De l'intérêt d'une monnaie libre

Vous n'y connaissez rien à la monnaie ? Ou alors, vous connaissez un peu le sujet mais vous ne connaissez pas la monnaie libre ou ne voyez pas encore son intérêt ?

Dans ce cas, imaginez ...

Un nouvel avoine

Imaginez qu'un beau jour, une personne réussisse à développer une nouvelle espèce d'avoine. Cette espèce s'annonce miraculeuse : elle possède des propriétés incroyables comme celle de guérir presque toutes les maladies connues, de nourrir bien plus en quantité et qualité que n'importe quel autre aliment, sa consommation stimule de façon impressionnante les capacités cognitives et son huile constitue un excellent carburant pour nos véhicules.

Très rapidement, cette nouvelle valeur booste de façon magistrale l'ensemble de l'économie : les hôpitaux deviennent de gros consommateurs pour les vertus curatives de cet avoine tout autant que les restaurants qui l'inscrivent au menu de chacun de leurs plats pour ses vertus nutritives, mais aussi pour la stimulation intellectuelle qu'elle apporte et que chacun vient chercher à l'heure du repas. De même, le secteur du transport se trouve agréablement chamboulé par ce nouveau carburant très efficace qui permet de parcourir des distances dix fois plus grandes qu'auparavant pour un même volume de carburant.

Peu à peu, l'économie change de visage. Et au bout de quelques dizaines d'années, c'est l'économie toute entière qui s'est transformée : chaque secteur, chaque activité repose d'une manière ou d'une autre sur ce nouvel avoine, à tel point qu'on n'oserait pas imaginer l'économie sans celui-ci.

Le nouvel avoine est devenu incontournable.

Le problème de la production

Maintenant, imaginez qu'il n'existe qu'un seul et unique producteur de cet avoine. Par exemple, parce que ce dernier ne pousse que dans des conditions très particulières découvertes par un unique producteur qui les garde jalousement secrètes.

Que se passerait-il si soudainement, ce producteur décidait ne plus fournir de sa production aux restaurants ? Le secteur de la restauration, désormais totalement acquis à ce nouvel avoine et le mettant comme élément de base de tous ses menus (car plus personne ne concevrait de repas sans cet élément central), ne se trouverait-il pas sérieusement amoché par cette décision ? Ne serait-on pas en présence d'une quasi mise à mort d'un secteur entier de l'économie ?

Qu'en serait-il si une telle décision était par exemple prise envers une entreprise particulière, composée de 200 personnes, parce que son dirigeant se serait mis à dos le producteur d'avoine lors d'une soirée mondaine ? Ou encore si cette décision portait sur plusieurs entreprises dont le producteur d'avoine jugerait « inutile » leur activité, porteuse de productions qui pourraient lui faire du tort ? Par exemple des entreprises produisant du blé dans l'espoir de concurrencer cet avoine.

Détenir le pouvoir de décider qui bénéficie ou non de cette valeur désormais incontournable, n'est-ce pas là précisément un pouvoir de vie ou de mort sur une entité ou un pan tout entier de l'économie ?

Par ailleurs, le producteur de ce nouvel avoine ne s'enrichit-il pas de façon spectaculaire étant le seul à le produire ? Qu'en serait-il de cet enrichissement et de ce pouvoir de vie ou de mort sur l'économie si cette méthode de production du nouvel avoine était partagée ? Si donc au lieu d'un seul producteur, il en existait 2, 3, 5, 10, 20 000 ?

Et surtout, qu'en serait-il si au-delà du nombre, tout individu pouvait produire ce nouvel avoine ?

L'avoine, la monnaie

Cette situation décrite avec l'unique producteur du nouvel avoine, c'est précisément la situation que nous vivons en ce moment et depuis plusieurs milliers d'années. Ici, le nouvel avoine représente la monnaie : l'or et l'argent autrefois, et de nos jours l'euro, le dollar, et de manière générale toutes les monnaies étatiques.

La monnaie est la composante invariante des économies d'aujourd'hui. Ceux qui essayent de vivre sans monnaie se retrouvent très vite limités dans leurs échanges, parfois au point de se retrouver exclu de l'économie ou mis à l'écart de la société.

N'y voyez pas là une responsabilité de la monnaie : tout comme l'avoine, cette valeur qu'est la monnaie apporte de nombreux avantages aux humains. En effet si celle-ci ne posait que des problèmes, les humains ne l'auraient pas adoptée. Manifestement, elle fluidifie grandement les échanges et permet le développement de nouvelles valeurs qui n'auraient pu exister sans elle. Imaginez par exemple la conception, le développement et la mise à feu d'une fusée : impensable sans monnaie, car l'on passerait alors plus de temps à résoudre les problèmes de troc que ceux ayant trait à la production de la fusée.

De plus, le parallèle avec l'avoine n'est pas fortuit : la monnaie actuelle, tel l'euro ou le dollar, sont comme ce nouvel avoine : elle se produit et se détruit, tout comme l'avoine se produit et se consomme. Une telle monnaie s'appelle la monnaie-dette : la monnaie est produite en contrepartie d'une dette, qu'il faut rembourser. Quand la dette est remboursée, la monnaie équivalente est détruite.

> Soyons clairs : lorsque chacun de nous rembourse un crédit, le banquier met ensuite les remboursements à la poubelle ! La monnaie remboursée, les euros que nous nous sommes forcés à trouver dans l'économie, sont détruits. Ceci n'est pas une blague, et à peu de choses près (les intérêts du crédit, le recyclage de crédit), c'est comme cela que finissent les euros : à la benne.

Une production décentralisée ?

Imaginez maintenant que demain, ce ne sont plus seulement les banques qui créent la monnaie, mais plusieurs entités dont non seulement des banques, mais aussi des associations.

Dès lors, ne retire-on pas là le monopole bancaire¹ ? Certes, les associations ont alors également des pouvoirs identiques aux banques en matière de création monétaire, de droit de vie ou de mort sur un agent économique. Mais le risque n'est-il pas réparti ? Ainsi si une banque refuse de me concéder un crédit pour le développement d'une activité économique, ne puis-je pas aller voir l'association de citoyens pour avoir son avis à elle, et tenter de bénéficier de sa capacité de création de monnaie à elle ?

C'est exactement ce que nous commençons à vivre depuis 2009. En effet, c'est la date de naissance du Bitcoin, une monnaie numérique nouvelle. Le Bitcoin n'est donc pas l'Euro ni le Dollar, c'est une autre monnaie. Celle-ci n'est pas émise par une banque, mais par des machines d'un réseau informatique qui peuvent appartenir à n'importe qui, aussi bien des entreprises que des particuliers.

Fait intéressant : contrairement aux monnaies étatiques comme l'euro ou le dollar, le Bitcoin ne se détruit pas ! C'est donc déjà une avancée : si vous contractez un prêt auprès d'un organisme qui octroie des prêts en Bitcoin, vos remboursements n'iront pas à la poubelle mais seront réutilisés dans l'économie. On peut déjà se dire qu'on ne rembourse pas « pour rien ».

Mais finalement, imaginez que ce ne soit plus seulement quelques entités qui produisent la monnaie, mais l'ensemble des individus, à part égale à la fois dans l'espace (les individus d'aujourd'hui) mais aussi dans le temps (les individus de demain) ? Qu'en serait-il à la fois du pouvoir de vie ou de mort sur chaque partie de l'économie, mais aussi sur l'enrichissement particulier ? Serait-on encore sur un mode où une seule entité décide de qui sera financé et qui ne le sera pas ? Sera-t-on encore sur un mode où une seule entité s'enrichira au détriment de l'ensemble des individus constituant l'économie ?

Ou sera-t-on sur un autre mode ? À vous de juger.

En tous les cas, une monnaie produite sur le modèle de la cocréation par l'ensemble des individus à part égale est appelée monnaie libre.

Vous pourrez en apprendre davantage sur sa forme concrète à travers cette présentation que j'ai produite durant les RMLL2017 à Saint-Étienne :


¹ : Il ne s'agit pas là de blâmer les banques. Nous avons tout à fait le droit et la possibilité de ne pas contracter de crédits auprès d'une banque. Bien sûr, le fait que la quasi-totalité des agents économiques utilisent l'Euro, et notamment l'État qui en plus nous demande de régler nos impôts dans cette monnaie, incite très fortement à obtenir des euros et notamment par le crédit. Mais nous avons toujours eu la possibilité d'utiliser une autre monnaie pour nos échanges.